Démocratie wikipédienne : leçon en quatre étapes

  1. On vote.
  2. Le résultat plait pas.
  3. On revote.
  4. Répéter jusqu’à ce que le résultat plaise. Vous pouvez si ça vous amuse proposer d’annuler les votes qui ne plaisent pas.

Et le plus drôle,  c’est qu’il y aura toujours des rigolos pour dire que c’est ça la vraie démocratie. J’ai comme un doute. Puisque l’expression a récemment été approuvée par RA, je crois sans grande hésitation pouvoir parler de foutage de gueule.

Démocratie wikipédienne : leçon en quatre étapes dans Râlages obligés d'un Wikipédien assidu tintin-vote-soviets

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CAr time is there again

« Allons enfants du Wiki-ieuh le jour de gloire est arrivé ! » C’est presque ce qu’on pourrait entendre ce matin si Wikipédia n’était pas un média écrit avant tout. Car la Révolution est arrivée. Les putschistes, pour reprendre l’expression consacrée, ont vaincu. Comme en attestent deux chroniqueurs, le Comité d’Arbitrage n’est plus. Il a cessé de vivre. Il a expiré et est retourné vers son créateur. Oh, bien entendu, ami lecteur bien intentionné, tu n’en as rien à foutre du CAr et, à vrai dire, tu ne savais même pas qu’il existait encore. Je vais donc te faire un bref et nécessaire rappel de la situation : on n’en a pas assez parlé. Le CAr, merveilleuse invention qui résout les conflits (ou les envenime, c’est selon le point de vue, les relations des différentes parties avec les arbitres, l’humeur de ceux-ci, et l’alignement de Mars avec Saturne), devait être renouvelé en cette fin du mois de mars. Tout bon CAr qui se respecte a, dans l’idéal, dix membres donc 5 traitent ensemble un arbitrage.Toujours dans la théorie, chaque camp arbitré peut demander le remplacement d’un arbitre qu’il aime pas. On supposera donc qu’il faut, pour fonctionner dans les meilleures conditions, 7 arbitres, et 5 pour fonctionner tout court, puisqu’à moins, il est difficile de réunir cinq arbitres. Jusque là, vous suivez.

Le truc rigolo, c’est qu’à cette élection ne s’étaient présenté que 7 candidats, dont un à la triste réputation (et qui, avec un beau 4,4% de votes positifs, a vraiment fait très fort dans les annales de la profondeur CAresque), et un « bleu » peu rôdé aux choses de Wikipédia, qui n’avait que peu de chances d’être élu. Sur les cinq candidats restants, quatre se proposaient à leur réélection. On le comprend donc, il en allait là de la survie du CAr, puisque parmi les cinq candidats vraiment éligibles, il suffisait qu’un d’eux n’ait pas son quotas pour que soit ici signée la fin du comité pour les six mois à venir. Ce qui devait arriver arriva : Rehtse et gede n’ont pas obtenu les suffrages nécessaires. Le CAr est donc mort pour six mois.

Bien sûr, au milieu des cris de joie de ceux qui dénonçaient ses jugements iniques et abus de pouvoir (ce n’est pas moi qui les contredirai), il y a eu dès cette nuit des sons dissonnants. Udufruduhu, que j’estime par ailleurs, s’inquiète ainsi des offensives trollesques qui naîtront sans le CAr. Je ne peux que lui faire la même réponse que Remih. Le CAr n’était pas là pour empêcher les débordements ; c’était au mieux une rustine qui, pendant quelques temps, empêchait le conflit en mettant une des parties sur la touche. Lorsque celle-ci revenait en jeu, le conflit reprenait de plus belle jusqu’au carton rouge. Et ça, c’est quand le CAr ne devenait pas lui-même motif du conflit. Je pense, sans trop m’avancer, que Wikipédia ne vivra pas plus mal durant ces six mois. Et si c’est le cas, le CAr n’en reviendra que plus fort.

On peut en revanche s’inquiéter de cette « crise des vocations ». Sept candidats en mars, c’est huit de moins qu’en septembre. Une chute dramatique qui se ressent aussi côté votants. Gede, qui, sur ce blog il y a six mois, expliquait que le CAr avait un soutien fort de la communauté et se félicitait de sa réélection, jouée à 1% près, peut difficilement tirer le même constat aujourd’hui. Alors on trouve des excuses. « Les anti-CAr ont magouillé en votant au dernier moment ! » Et ? Rien ne l’interdit. « Si on avait su que le CAr était en danger, plus de gens auraient voté ! » S’ils étaient intéressés par le CAr, ils auraient voté ; à moins que ce « plus de gens » n’ait dû être constitué de faux-nez et autres morts vivants, autre pratique courante dans ce genre d’élection. « On devrait, la prochaine fois, baisser le seuil de 66% à 50%« . Et interdire les votes contre, aussi. Ah, merde, déjà proposé. Il est dommage que, dans la défaite, certains aient du mal à se remettre en question ; mais le manque de remise en question est, il faut dire, ce qui a envoyé à la casse le CAr.

Que ces six mois prouvent donc qu’il est possible de vivre sans cet attirail judiciaire sur Wikipédia, ou du moins qu’il est possible de résoudre les conflits de façon moins trollogène. Tel est mon espoir. Et de toute façon, le CAr, dit-on chaque fois que quelqu’un fait un billet, « tout le monde s’en fout ». Donc sa disparition est-elle si grave ?


N’ayons pas peur des contestations !

Et de deux ! Après Moez en janvier, c’est donc à Lgd de passer par la case confirmation du statut d’admin, mais d’une façon originale puisque c’est lui-même qui l’a initialisée suite à deux contestations purement trollesques. Habile coup pour gagner une provisoire immunité disent les uns ; honnêteté disent les autres… et à vrai dire cela n’a pas grande importance, comme je vais l’expliquer par la suite. Les deux contestations se différencient également par des aspects que je compte détailler ici, mais il y a un point commun : les doutes de certains à l’égard de la procédure et de ses possibles dérives.

 

Etude comparée

En janvier, Moez est l’objet d’un vote de contestation suite à 6 remarques déposées sur sa page de contestation. Un vote en découle, plutôt favorable au départ. Le balai de Moez semble même sauvé. Puis viennent un pétage de plombs sur le BA et un rameutage mal venu qui poussent certains à changer leur vote. On peut assez facilement, donc, en déduire que, sans ces actions malvenues, Moez aurait été réélu.

À l’inverse, Lgd a lancé lui-même son vote de confirmation avant d’avoir recueilli toutes les contestations requises ; cela, ajouté aux motifs clairement ridicules donnés par les deux contestataires, a bien évidemment joué à sa faveur ; de même que des réactions plus modérées aux remarques (justifiées ou non, là n’est pas la question), lui assurent de façon quasi-certaine une confirmation qu’il n’aurait probablement pas eue s’il avait claqué la porte ou attaqué brusquement ses opposants.

La simple déduction (évidente au demeurant) découlant de cette comparaison est que tout admin soumis à cette épreuve a tout intérêt à ne pas faire de vagues durant le vote de contestation et à tenir compte des remarques qui lui sont faites.

 

La contestation, un danger ?

De fait, les craintes exprimées à l’égard d’une contestation sont loin d’être fondées. Tout d’abord, les admins actifs et de grande qualité qui craignaient en être les victimes en premier lieu sont, pour l’instant, épargnés : clairement, les vandales et autres créateurs de pages promotionnelles déçus ne trouvent pas le chemin des contestation, et c’est tant mieux.

Mais qu’en est-il d’une crainte, encore exprimée aujourd’hui, que les contestations soient principalement le fait d’utilisateurs rancuniers et ou claniques ? C’est oublier que les contestations ne donnent lieu à rien d’autre qu’un vote de confirmation. Comme le prouve le vote de confirmation de Lgd, quand le motif de contestation est idiot, les votants ne suivent pas. Le principal danger de la contestation vient du contesté lui-même, qui n’a clairement pas intérêt à se laisser dépasser par son caractère. Après tout, s’il prend mal le fait d’être contesté et les remarques négatives, c’est son problème, pas celui du contestataire ou de la procédure. D’autant que, sur Wikipédia, tout contributeur voit un jour où l’autre son travail contesté, reçoit des remarques et suggestions, ou oppositions. A chacun de savoir modérer son ego.

Enfin, craindre le vote de confirmation, c’est ne pas tenir compte de ce que j’appellerai les « pour par défaut ». Dans tout vote, une frange vote pour voter, sans même lire les motifs du vote. Combien de votants à une élection admin votent sans même lire les motivations ? Combien votent pour un AdQ sans l’avoir lu ? Peu, en revanche, de ces votants-là, votent contre, à moins que le vote ne concerne un de leurs ennemis. Dans le cas de la contestation, il est évident que, sans même qu’il y ait besoin d’un rameutage, une frange de la communauté sera toujours là pour voter « pour » sans lire les motivations de la contestation, que ce soit pour le plaisir de voter, ou pour ne pas se faire d’ennemis. Car, dans le cas du vote AdQ comme dans celui de la contestation, lire tout ce qu’il faut lire pour bien maîtriser le sujet avant de voter prend du temps ; et tout le monde ne veut pas le prendre, ce temps.

Aussi, finalement, il est peu risqué de subir une contestation à condition de savoir garder son calme, ce qui n’est, certes, pas une mince affaire. Ne dramatisons donc pas ce procédé qui est un moyen comme un autre de faire comprendre à quelqu’un qu’il y a un souci dans ses démarches, et qui est somme toute moins douloureux qu’un passage au CAr. Le contesté risque, au pire, de prouver qu’il a mauvais caractère…


Drôle d’histoire

Il y a longtemps dans un pays lointain, un brave gars se réveilla avec une idée. Établir un culte de la connaissance ; pour que tous ceux qui le suivraient participent à la construction d’un gigantesque recueil de savoirs humains accessibles à tous. Belle idée qu’il s’en alla prêcher dans la nature. Son message, très simple au départ, fut reçu par quelques uns qui décidèrent de devenir ses apôtres et, ensemble, ils commencèrent à travailler à leur grande œuvre. Le temps passant, ce petit groupe grandit, se propagea dans diverses contrées, et trouva un écho.

C’était alors très sympa : tout en respectant les principes des textes sacrés (au nombre de cinq, chiffre hautement symbolique choisi par le Maître), les fidèles œuvraient dans la bonne humeur. Tout était à faire, alors chacun pouvait écrire les banalités que tout le monde connaît sur tout sujet, afin de poser les bases de l’édifice : « la France est un pays » ; « l’histoire, c’est ce qui s’est passé avant », « la pluie c’est de l’eau qui tombe du ciel », etc. Bon, bien entendu, du fait de leur relative incompétence dans certains sujets, nos scribes faisaient parfois… souvent… des erreurs, mais ce n’était pas grave : quelqu’un de plus compétant réparerait bien tout ça un jour. En plus, la bibliothèque était alors petite, les bibliothécaires peu nombreux, et il était facile de résoudre les problèmes.

Au fil des années, les livres s’accumulèrent. Parfois, seule la page de garde était écrite, espérant que quelqu’un terminerait le volume ; puis l’ouvrage prenait la poussière à jamais (il faut dire que peu de gens avaient assez d’informations pour écrire un livre sur chaque ruelle de Teotihuacan). Certains scribes facétieux avaient d’ailleurs à coeur de produire un maximum de ces livres vierges, faisant ainsi croire à une immense production littéraire (un peu comme beaucoup d’auteurs d’aujourd’hui, qui vous refilent un ouvrage vide de sens par an, là où d’autres plus prestigieux ont passé des décennies à fignoler une oeuvre devenue un classique)… Mais ils étaient sympas et faisaient de bonnes blagues à la cantine, alors tout le monde était content.

 

Moines au travail (tapisserie de Bailleux)
Aux origines, les fidèles écrivaient et consignaient des savoirs… après, ça c’est un peu compliqué

Petit à petit, aussi, un clergé se formait. Aimant la démocratie, le Maître avait décidé qu’ils seraient désignés par tous ; choix audacieux ouvrant la porte aux « je vote pour lui car son nom est rigolo » ; ou « Georgus n’a pas assez la foi pour devenir prêtre : la preuve, je ne l’aime pas ». Bien entendu, le Maître avait insisté : nul prêtre ne devait user de ses pouvoirs pour son propre bénéfice ; mais dans les faits, chacun faisait un peu comme il voulait ; et si quelqu’un criait trop, on l’excommuniait. Exceptionnellement, si le prêtre devenait trop gênant, on le poussait vers la sortie.

A propos d’excommunication, justement, la pratique se répandait. Il faut dire que nombre d’incultes envahissaient le scriptorium pour y écrire des insanités ou castagner les scribes. Ces engeances étaient donc gentiment repoussés vers la sortie, et certains avaient même monté, avec peu de succès il est vrai, des cultes concurrents ou des entreprises pour mettre le feu à l’abbaye. Et surtout, en son cœur même, les courants germaient pour savoir qui avait compris la Vraie Parole du Maître. Fallait-il ou non garder des livres sur les sujets les plus anecdotiques ? La quantité de livres dans la bibliothèque devait-elle faire oublier leur qualité ? Ceux qui partaient prêcher la bonne parole sur les routes du pays le faisaient-ils de la bonne façon ? Les propos du Maître étaient tellement flous que les prêtres peinaient à savoir que dire, et se taisaient, la crainte de l’accusation d’hérésie aidant.

D’autant que, dans un désir d’encadrement, beaucoup de fidèles avaient réussi à établir des règles de vies extrapolées des textes sacrés, ou même de leur propre pratique. Règles qui, parfois, se contredisaient, et que tout le monde ignorait dans certains cas… Après tout, le Maître lui même n’avait-il pas tenu un propos sybillin : le célèbre trigramme NHP, que les sages interprétaient plus ou moins comme « faites ce que vous voulez au final, et n’écoutez pas même mes autres déclarations, on s’en fout, c’est la fête du string. » Malgré cela, une institution inquisitoriale avait été mise en place et se chargeait de juger les hérétiques. Malheureusement, disait-on, certains pratiquaient l’ordalie de façon déplacée et biaisée, ce qui faisait que ceux qui, à l’origine, devaient raffermir le sentiment d’unité, se retrouvaient à faire empirer la situation. Bien entendu, des oppositions à l’Inquisition naissaient, mais les amis des inquisiteurs finissaient par dénoncer comme hérétiques les opposants, ce qui mettait fin au problème. Plusieurs grandes figures de l’opposition passèrent ainsi au bûcher, et certaines, même, réussirent à y survivre plusieurs fois, à la stuppeur et au désespoir des bourreaux.

"Alors, t'es toujours anti CAr ?"
« Meurs, hérétique ! »

Certains avaient également des idées pour le moins incohérentes. Fidèles au grand principe selon lequel leur culte ne devait faire aucune promotion ; ils avaient refusé d’afficher des publicités dans les couloirs de l’abbaye, et préféraient faire une quête relayée par de nombreux hérauts auprès de tous les lecteurs, chaque dimanche. Parti pris totalement défendable, mais les mêmes proposaient également que l’on affiche en grand dans ces mêmes couloirs des placards politiques dénonçant tout ce qui semblait plus ou moins vaguement risquer d’indisposer le culte, ce qui, si on y réfléchit bien, pouvait couvrir pas mal de choses. A ceux qui soulignaient la contradiction de leur démarche, ils répondaient qu’ils n’avaient rien compris, qu’adhérer au culte et rédiger les ouvrages pieux était en soi un geste politique, et qu’il fallait vraiment être idiot pour ne rien en avoir vu avant.

Au final, le réfectoire et les salles attenantes étaient pleines de moines et fidèles débattant ardemment, pendant que les prêtres usaient de leur pouvoir pour crier plus fort que tout le monde, faire taire certains, et se taper dessus. Les schismes se multipliaient, et les cranes tonsurés recevaient bien souvent des coups de massue. Le scriptorium restait désespérément vide, ou presque. Parfois, un nouveau poussait la porte et s’attelait à l’écriture… Mais les bruits de bataille venant d’à côté finissaient tôt ou tard par le faire fuir… ou le pousser à prendre parti. Parfois même, il arrivait qu’un scribe énervé renverse son encrier sur des livres ayant l’heur de ne pas lui plaire. Les prêtres, normalement gardiens des saints écrits, reniaient alors parfois leur foi en le défendant. Salir les livres de la bibliothèque qu’on a juré de construire n’était pas bien grave. Certains refusaient que l’on excommunie le pyromane de l’aile ouest parce que, jadis, il avait repeint le plafond de l’aile est ; mais oubliaient bien vite que celui qui avait cassé le carreau de la fenêtre du scriptorium, et qu’ils avaient fait pendre sur le champ, avait jadis entièrement rénové le réfectoire de fond en comble.

Au final, cette bibliothèque était en piteux état. Couvertures arrachées et livres partiellement écrits jonchaient le sol. Des étagères regorgaient de volumes ne cachant en général qu’une seule page, pas toujours intéressante. Certains moines s’entredéchiraient pour savoir ce qu’il fallait dire dans des livres plus volumineux, et plus lus. Quand aux vrais gardiens de la connaissance, ils se moquaient de cette bibliothèque à la qualité médiocre, qui se battait pour du chiffre. Malgré tout, prêcheurs, prêtres et scribes continuaient à se persuader que tout allait bien. Malheureusement, nombre de scribes jetaient l’éponge, d’autres étaient exilés, à tort ou à raison, certains s’immolaient au milieu d’un tas de livres pour partir en beauté, et le climat devenait irrespirable dans l’abbaye, tant les boules puantes s’y répandaient. Malgré ce que clamait la propagande des missionnaires, le nombre de scribes était en chute libre, de même que la qualité.

Le plus gros formatage de disque dur de l'Histoire.
Remarquez, un feu de bibliothèque, c’est joli…

Les sources ne disent malheureusement rien de ce qui se passa après pour ce culte. Un réformateur permit-il de lui redonner une nouvelle jeunesse en éliminant ce qui n’allait pas ? Un schisme permit-il de créer plusieurs cultes plus en accord avec les principes de leurs fidèles respectifs ? Les fidèles continuèrent il à se battre jusqu’à ce que l’abbaye soit totalement rasée ? Tous ceux qui pourraient le dire ne sont plus. Après tout, cette histoire, pour peu qu’elle puisse être vraie, s’est passée il y a très longtemps ; et rien de tel ne pourrait se produire de nos jours. Quoique…


Triste spirale

Il était une fois un projet d’encyclopédie. Lorsque je l’ai découvert, il y a de cela bientôt trois ans, j’ai été séduit par son idéal : donner le savoir à tous, écrire quelque chose de neutre, nuancé, qui ne prenne position pour personne, pour rien, faire une somme des savoirs humains sans chercher à porter de jugement. Ce projet, c’était Wikipédia. Une encyclopédie où tout le monde doit pouvoir contribuer main dans la main ; du communiste au militant FN ; du Musulman au Juif en passant par le Bouddhiste et même, s’il le veut, le Pastafarien. Une encyclopédie qui accorde la même importance à TF1 et Arte ; une encyclopédie qui ne prend pas position entre Sarkozy et Hollande. Une encyclopédie qui explique les choses sans forcer le lecteur à prendre position. Une encyclopédie neutre. Cette neutralité est une base, justement pour que la cohésion entre ses contributeurs se maintienne. Oh, bien sûr, il y aura toujours des POV pushers, mais en général, on s’en sortait pas trop mal, à force de débats et d’explication, on remettait dans le droit chemin les bonnes volontés, et on virait les propagandistes.

Contrairement à ce que l’on nous dit aujourd’hui, cette neutralité ne s’appliquait pas qu’au contenu. Je me souviens que chaque fin d’année, quand les feuilles tombent et que les familles se rassemblent au coin du feu, Saint Jimbo nous apparaissait en haut des pages. Nous clamant que « Wikipedia needs you ». Nous demandant des sous. Pourquoi ? Pour continuer à vivre sans pub. Noble engagement car, comme on nous disait à l’époque, comment Wikipédia resterait elle crédible avec des bannières publicitaires ? Comment pourrait-elle, d’une part, faire un article neutre sur une entreprise, et de l’autre nous afficher une pub pour sa dernière création ? Ce motif de don était logique, mais a bien perdu de sa superbe.

Et puis est venu ce fameux jour où WP:it a décidé de lutter contre une loi (au demeurant tout a fait odieuse) envisagée par le Parlement italien. Ce jour là, Wikipédia est entrée de plein pied dans le lobbyisme politique. Ce jour là, elle a pris conscience de sa force en politique. Mon opinion politique me pousse à soutenir cet engagement contre une loi à laquelle je serais foncièrement opposé si elle apparaissait en France. Mais mon adhésion à l’idéal Wikipédien, de voir bosser ensemble des gens aux positions différentes, est contre. Cet idéal de neutralité est, en théorie, le ciment qui lie les Wikipédiens. Prendre position contre quelque chose, c’est dire à tous les Wikipédiens qui pourraient être pour celle-ci qu’on ne veut pas d’eux. Mais cela n’est guère important.

Et puis vient le moment où Saint Jimbo (celui de là-haut, oui), contacte un lobbyiste américain parce que franchement, le projet SOPA du gouvernement, ça pue (et sur ce dernier point, il a bien raison). Et tout s’enchaîne, et Wikipédia en anglais décide aujourd’hui de se mettre en blackout. Quiconque se connecte dessus voit donc cela :

Triste spirale dans Râlages obligés d'un Wikipédien assidu Wikipedia_Blackout_Screen
Quand Wikipédia devient un tract…

Wikipédia est remplacée par un gigantesque tract politique, et certains osent me dire, sans sourire, que cela n’altère pas son contenu. À l’heure actuelle, le CONTENU de Wikipédia en anglais est, et pour 24 heures, remplacé par un tract politique. Ceci, quelle que soit la teneur du tract en question, va à l’encontre du principe de neutralité de Wikipédia. Mais quid de la Wikipédia en français ? On se décide, hier soir à 18 heures, à lancer un vote à la va vite sur le bistro pour ajouter une bannière anti-SOPA pour la journée. 24 heures plus tard, 58 personnes en tout se sont prononcées, sur les 15 000 contributeurs actifs que dit contenir l’encyclopédie. Sur WP;en, la décision du blackout n’a pas impliqué plus de 1000 personnes au total. Pour une décision qui impacte toute la communauté, c’est peu. D’autant que sur Fr, les avis sont très partagés, avec, hier une légère majorité d’opposition à la bannière.

Quel sera l’impact de cet événement ? Il est double. Premièrement, j’aurai du mal à ne pas avoir honte la prochaine fois que je tomberai sur un POV pusher, qui sera ici en moyen de me répondre « mais vous le faites bien, vous ! » J’aurai honte la prochaine fois qu’une de mes connaissances donnera à Wikipédia, séduit par le discours de neutralité face à la pub. J’aurai honte si la Fondation Wikimedia utilise ce que j’ai fait sur Wikipédia pour défendre des idées auxquelles je suis opposé (et elle en a, comme le précise Ludo ici, parfaitement le droit). J’aurai honte quand, la prochaine fois, Wikipédia s’engagera à nouveau. J’aurai honte, enfin, de l’article de Wikipédia sur la SOPA, à jamais sali du sceau de la non-neutralité : comment peut-on s’engager contre une loi, et faire croire qu’on a écrit un article neutre à son sujet ?

Une majorité se manipule facilement. Peu, ou pas, d’internautes peuvent soutenir la SOPA. Lancer une initiative contre elle est accueilli d’une volée de roses. Quel que soit le sujet, pour peu qu’il soit assez consensuel, Wikipédia peut désormais chercher à le promouvoir. Wikipédia n’est plus une encyclopédie, c’est un outil de propagande politique. Cela me déprime. Viendra le jour où Wikipédia défendra une position qui choquera une partie de ses contributeurs. Qu’en sera-t-il alors ? Seront-ils guidés vers la sortie ? Wikipédia pourra-t-elle toujours prétendre à la neutralité ?

On me dit que participer à Wikipédia est, en soi, un engagement politique. C’est faux. La culture n’est le monopole d’aucun parti, d’aucune religion, d’aucune idéologie. On trouve sur Wikipédia des contributeurs de tout le spectre politique, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, rassemblés par l’idéal d’une encyclopédie neutre. Il serait impossible de tous les réunir derrière un engagement politique. Les Wikipédiens s’engagent pour la propagation de la culture. Cet engagement est à peu près aussi profond que lorsqu’une miss France demande la paix dans le monde : aucun parti politique ne pourrait le contredire. Le seul engagement politique de Wikipédia a débuté chez nos amis italiens, et depuis, comme dirait l’autre, la boite de Pandore est ouverte.

Je suis LittleTony87. Je suis radicalement opposé à la SOPA, mais je le suis encore plus à la politisation de Wikipédia. Autant dire que je suis mal barré.


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