Archive pour février, 2012

Drôle d’histoire

Il y a longtemps dans un pays lointain, un brave gars se réveilla avec une idée. Établir un culte de la connaissance ; pour que tous ceux qui le suivraient participent à la construction d’un gigantesque recueil de savoirs humains accessibles à tous. Belle idée qu’il s’en alla prêcher dans la nature. Son message, très simple au départ, fut reçu par quelques uns qui décidèrent de devenir ses apôtres et, ensemble, ils commencèrent à travailler à leur grande œuvre. Le temps passant, ce petit groupe grandit, se propagea dans diverses contrées, et trouva un écho.

C’était alors très sympa : tout en respectant les principes des textes sacrés (au nombre de cinq, chiffre hautement symbolique choisi par le Maître), les fidèles œuvraient dans la bonne humeur. Tout était à faire, alors chacun pouvait écrire les banalités que tout le monde connaît sur tout sujet, afin de poser les bases de l’édifice : « la France est un pays » ; « l’histoire, c’est ce qui s’est passé avant », « la pluie c’est de l’eau qui tombe du ciel », etc. Bon, bien entendu, du fait de leur relative incompétence dans certains sujets, nos scribes faisaient parfois… souvent… des erreurs, mais ce n’était pas grave : quelqu’un de plus compétant réparerait bien tout ça un jour. En plus, la bibliothèque était alors petite, les bibliothécaires peu nombreux, et il était facile de résoudre les problèmes.

Au fil des années, les livres s’accumulèrent. Parfois, seule la page de garde était écrite, espérant que quelqu’un terminerait le volume ; puis l’ouvrage prenait la poussière à jamais (il faut dire que peu de gens avaient assez d’informations pour écrire un livre sur chaque ruelle de Teotihuacan). Certains scribes facétieux avaient d’ailleurs à coeur de produire un maximum de ces livres vierges, faisant ainsi croire à une immense production littéraire (un peu comme beaucoup d’auteurs d’aujourd’hui, qui vous refilent un ouvrage vide de sens par an, là où d’autres plus prestigieux ont passé des décennies à fignoler une oeuvre devenue un classique)… Mais ils étaient sympas et faisaient de bonnes blagues à la cantine, alors tout le monde était content.

 

Moines au travail (tapisserie de Bailleux)
Aux origines, les fidèles écrivaient et consignaient des savoirs… après, ça c’est un peu compliqué

Petit à petit, aussi, un clergé se formait. Aimant la démocratie, le Maître avait décidé qu’ils seraient désignés par tous ; choix audacieux ouvrant la porte aux « je vote pour lui car son nom est rigolo » ; ou « Georgus n’a pas assez la foi pour devenir prêtre : la preuve, je ne l’aime pas ». Bien entendu, le Maître avait insisté : nul prêtre ne devait user de ses pouvoirs pour son propre bénéfice ; mais dans les faits, chacun faisait un peu comme il voulait ; et si quelqu’un criait trop, on l’excommuniait. Exceptionnellement, si le prêtre devenait trop gênant, on le poussait vers la sortie.

A propos d’excommunication, justement, la pratique se répandait. Il faut dire que nombre d’incultes envahissaient le scriptorium pour y écrire des insanités ou castagner les scribes. Ces engeances étaient donc gentiment repoussés vers la sortie, et certains avaient même monté, avec peu de succès il est vrai, des cultes concurrents ou des entreprises pour mettre le feu à l’abbaye. Et surtout, en son cœur même, les courants germaient pour savoir qui avait compris la Vraie Parole du Maître. Fallait-il ou non garder des livres sur les sujets les plus anecdotiques ? La quantité de livres dans la bibliothèque devait-elle faire oublier leur qualité ? Ceux qui partaient prêcher la bonne parole sur les routes du pays le faisaient-ils de la bonne façon ? Les propos du Maître étaient tellement flous que les prêtres peinaient à savoir que dire, et se taisaient, la crainte de l’accusation d’hérésie aidant.

D’autant que, dans un désir d’encadrement, beaucoup de fidèles avaient réussi à établir des règles de vies extrapolées des textes sacrés, ou même de leur propre pratique. Règles qui, parfois, se contredisaient, et que tout le monde ignorait dans certains cas… Après tout, le Maître lui même n’avait-il pas tenu un propos sybillin : le célèbre trigramme NHP, que les sages interprétaient plus ou moins comme « faites ce que vous voulez au final, et n’écoutez pas même mes autres déclarations, on s’en fout, c’est la fête du string. » Malgré cela, une institution inquisitoriale avait été mise en place et se chargeait de juger les hérétiques. Malheureusement, disait-on, certains pratiquaient l’ordalie de façon déplacée et biaisée, ce qui faisait que ceux qui, à l’origine, devaient raffermir le sentiment d’unité, se retrouvaient à faire empirer la situation. Bien entendu, des oppositions à l’Inquisition naissaient, mais les amis des inquisiteurs finissaient par dénoncer comme hérétiques les opposants, ce qui mettait fin au problème. Plusieurs grandes figures de l’opposition passèrent ainsi au bûcher, et certaines, même, réussirent à y survivre plusieurs fois, à la stuppeur et au désespoir des bourreaux.

"Alors, t'es toujours anti CAr ?"
« Meurs, hérétique ! »

Certains avaient également des idées pour le moins incohérentes. Fidèles au grand principe selon lequel leur culte ne devait faire aucune promotion ; ils avaient refusé d’afficher des publicités dans les couloirs de l’abbaye, et préféraient faire une quête relayée par de nombreux hérauts auprès de tous les lecteurs, chaque dimanche. Parti pris totalement défendable, mais les mêmes proposaient également que l’on affiche en grand dans ces mêmes couloirs des placards politiques dénonçant tout ce qui semblait plus ou moins vaguement risquer d’indisposer le culte, ce qui, si on y réfléchit bien, pouvait couvrir pas mal de choses. A ceux qui soulignaient la contradiction de leur démarche, ils répondaient qu’ils n’avaient rien compris, qu’adhérer au culte et rédiger les ouvrages pieux était en soi un geste politique, et qu’il fallait vraiment être idiot pour ne rien en avoir vu avant.

Au final, le réfectoire et les salles attenantes étaient pleines de moines et fidèles débattant ardemment, pendant que les prêtres usaient de leur pouvoir pour crier plus fort que tout le monde, faire taire certains, et se taper dessus. Les schismes se multipliaient, et les cranes tonsurés recevaient bien souvent des coups de massue. Le scriptorium restait désespérément vide, ou presque. Parfois, un nouveau poussait la porte et s’attelait à l’écriture… Mais les bruits de bataille venant d’à côté finissaient tôt ou tard par le faire fuir… ou le pousser à prendre parti. Parfois même, il arrivait qu’un scribe énervé renverse son encrier sur des livres ayant l’heur de ne pas lui plaire. Les prêtres, normalement gardiens des saints écrits, reniaient alors parfois leur foi en le défendant. Salir les livres de la bibliothèque qu’on a juré de construire n’était pas bien grave. Certains refusaient que l’on excommunie le pyromane de l’aile ouest parce que, jadis, il avait repeint le plafond de l’aile est ; mais oubliaient bien vite que celui qui avait cassé le carreau de la fenêtre du scriptorium, et qu’ils avaient fait pendre sur le champ, avait jadis entièrement rénové le réfectoire de fond en comble.

Au final, cette bibliothèque était en piteux état. Couvertures arrachées et livres partiellement écrits jonchaient le sol. Des étagères regorgaient de volumes ne cachant en général qu’une seule page, pas toujours intéressante. Certains moines s’entredéchiraient pour savoir ce qu’il fallait dire dans des livres plus volumineux, et plus lus. Quand aux vrais gardiens de la connaissance, ils se moquaient de cette bibliothèque à la qualité médiocre, qui se battait pour du chiffre. Malgré tout, prêcheurs, prêtres et scribes continuaient à se persuader que tout allait bien. Malheureusement, nombre de scribes jetaient l’éponge, d’autres étaient exilés, à tort ou à raison, certains s’immolaient au milieu d’un tas de livres pour partir en beauté, et le climat devenait irrespirable dans l’abbaye, tant les boules puantes s’y répandaient. Malgré ce que clamait la propagande des missionnaires, le nombre de scribes était en chute libre, de même que la qualité.

Le plus gros formatage de disque dur de l'Histoire.
Remarquez, un feu de bibliothèque, c’est joli…

Les sources ne disent malheureusement rien de ce qui se passa après pour ce culte. Un réformateur permit-il de lui redonner une nouvelle jeunesse en éliminant ce qui n’allait pas ? Un schisme permit-il de créer plusieurs cultes plus en accord avec les principes de leurs fidèles respectifs ? Les fidèles continuèrent il à se battre jusqu’à ce que l’abbaye soit totalement rasée ? Tous ceux qui pourraient le dire ne sont plus. Après tout, cette histoire, pour peu qu’elle puisse être vraie, s’est passée il y a très longtemps ; et rien de tel ne pourrait se produire de nos jours. Quoique…

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